Tentative de définition

Plusieurs approches permettent de mieux cerner cette notion d’espaces intermédiaires que nous tentons de fonder comme idéal-type.

Approche systémique : l'entre-deux

Ces espaces intermédiaires accueillent un processus spatial, social et professionnel de recomposition et de création « entre » le non-institué et l’institué, le non-formel et le formel, la discontinuité et la continuité, l'éphémère et le durable. C’est un entre-deux qui se définit du milieu, non par ses extrémités. Cela provoque inévitablement du mouvement : une alternance ou une intermittence entre des pôles de l’engagement. Ce qui apparaît au départ comme un bricolage, un art de débrouille entre secteurs marchant et non marchant, de proximité et « centralisé », officiel et officieux, amateur et professionnel devient progressivement un espace structurant de recomposition ou de refondation d’une expérience où sont valorisées des compétences, validés des acquis : stratégies de contournement, renversement ou réappropriation en positif d’un contexte incertain, éphémère ; — compétences acquises dans un travail en situation mais non validées par les modes de reconnaissance institutionnelle ; — faculté de s’inscrire dans un autre rapport à la production plus dans une logique work-in-progress que de projet ; — autoformation et travail réflexif où l’on se prend soi-même comme matériaux de recherche ; — constitution de nouveaux liens entre l’individu et le collectif et échafaudage de nouvelles formes de luttes, etc.

Laurence Rouleau Berger interrogeait dans les années 90 ces espaces intermédiaires comme les mondes de la « petite production urbaine ». Elle posait justement la question si « les armes du faible sont de faibles armes ». Dans les interstices des villes « qui rassemblent provisoirement des populations en situation précaire se développent des socialisations productrices de cultures de l’aléatoire qui peuvent être mobilisées dans des processus d’affiliation, de désaffiliation et de réaffiliation urbaine et économique ».

En cela, l’innovation est un indicateur à la fois prémices et conséquence d’une transformation, elle apparaît comme mode créatif de réponse à la précarité qu’elle aborde frontalement (en situation) et transversalement (entre les secteurs d’activité) ; révélateur également dans le sens photographie d’un processus physique qui transforme une réalité latente en réalité visible.

Approche allégorique

L'espace intermédiaire est, pour l’individu, un espace de respiration ; d'expiration pour souffler et s’extirper de cadres aliénants ou au contraire de situations d’anomie, d'inspiration pour (re)penser et (re)construire.

Approche étymologique

L'espace, dans cet idéal-type, ne peut pas se réduire à sa dimension géographique ou physique. La dimension symbolique de l'espace doit être intégrée. "Intermédiaire" renvoie à ce qui est entre (inter) deux, avec l'idée de milieu (méd-) ou de centre. Les espaces intermédiaires sont à comprendre ici comme des lieux (même symboliques) d’interactions entre différents champs sociaux, entre différentes activités humaines, comme des espaces d’échanges de pratiques et de connaissances.

Approche par objectif

Les espaces intermédiaires ont vocation à produire de la transformation sociale pour améliorer le vivre-ensemble et favoriser l’épanouissement individuel et collectif. Cette transformation passe par la réappropriation par les acteurs d’enjeux et de leviers individuels, collectifs et sociaux. Ces espaces intermédiaires rompent avec la segmentation des activités humaines que les phases successives de régulation de la vie sociale ont érigées en secteurs d’activité.

Approche expérientielle

Notre réflexion sur les espaces intermédiaires, vient notamment de différentes expériences que nous avons vécues.

Expériences Jérémie : La première dans le Morbihan, où nous avons imaginé et mis en place, avec un collectif d’individus, un lieu d'activités permettant à des personnes éloignées de l’emploi et souffrant de formes diverses d’exclusion de retrouver une autonomie, un équilibre de vie. La conception sous-jacente était que l'insertion passait à la fois par une socialisation (dimension sociale), par un revenu (dimension économique), par un réinvestissement dans l'image et le soin de soi (dimension santé), une activité valorisante (dimension professionnelle). Une telle expérimentation peut représenter un espace intermédiaire pour des personnes entre une situation d'exclusion et une situation de ré-appropriation de leur existence, d'acquisition d'une autonomie synonyme de plus grande liberté et de sens (re)donné à leur propre existence. La spécificité de cet espace était, au moins dans la philosophie (en pratique, les exigences des financeurs ne permettent pas toujours cela), de revoir les priorités du monde du travail traditionnel. Avant de penser l’utilité collective de la tâche proposée à un salarié, l’idée était de proposer un espace de stabilisation, avec un salaire, un espace de sociabilité relativement protégé, un cadre adapté aux contraintes de chacun mais permettant des repères (horaires aménagés et activités adaptées aux problématiques de chacun). Une autre idée relativement novatrice dans le domaine de l’insertion est la possibilité de rester durablement dans la structure, alors que les dispositifs d’insertion classiques ont toujours la vocation de n’être qu’un tremplin vers l’extérieur. Ici, l’idée était davantage de trouver les moyens (en développant des activités innovantes notamment) pour que les salariées qui le souhaitait restent dans la structure. De la même manière, les responsables de ce lieu ont su faire confiance à des personnes sans beaucoup d’expérience comme c’était mon cas pour créer leur propre poste, développer des activités innovantes à partir de ce lieu.

Une deuxième expérience m’a conduit à travailler cette question des espaces intermédiaires. C’est le réseau de recherche-action « espaces populaires de création culturelle » qui rassemble des acteurs aux pratiques diverses (acteurs culturels, artistes, travailleurs sociaux) qui partent de leurs parcours d’expériences pour produire de la connaissance et des expérimentations autour des enjeux qui traversent leurs activités (professionnelles ou non). Le travail que je réalise ici, en recherche-action, se situe d’ailleurs dans cette perspective. Partant de mon parcours, de mes compétences, de mes aspirations et mes intérêts, je cherche à répondre à différentes préoccupations en développant des expérimentations qui y correspondent. De la même manière, les acteurs-chercheurs de ce réseaux réfléchissent ensemble aux articulations qu’ils peuvent trouver entre leurs différentes aspirations (ex : avoir un revenu pour vivre, avoir une activité socialement « utile » ou bénéfique en même temps qu’émancipatrice pour eux-mêmes dans laquelle ils puissent créer, transmettre, transformer leur environnement…).

Approche filiationnelle

Les espaces intermédiaires ne sont pas sans lien avec l’approche que propose l’économie sociale et solidaire qui consiste à remettre l’être humain au centre du système économique. Cela dit, les espaces intermédiaires ne se confondent pas avec toutes les structures de l’économie sociale et solidaire. En cela, l’approche par les espaces intermédiaires et par l’ESS est presque antagoniste. Là où nous essayons de poser un modèle idéal et d’étudier les pratiques qui s’en rapprochent, l’ESS tente de fédérer au sein d’un même corps un ensemble de structures très différentes (associations, coopératives, mutuelles de toutes tailles…). La recherche-action ne cherche pas à légitimer des structures instituées, elle cherche à produire des outils pour que chacun s’enrichisse dans ses pratiques et mesure ses effets en termes de transformation sociale.

Approche identitaire

Si l’on considère que les espaces intermédiaires sont des espaces de (re)négociation du rapport de l’individu au collectif, de toute évidence se jouent dans ces espaces des transactions identitaires. Nous éviterons de séparer l’identité sociale de l’identité professionnelle, considérant que les espaces intermédiaires visent justement à mettre en cohérence le processus identitaire de l’individu qui combine un processus relationnel (comment la manière dont les autres me définissent permet de me définir) et un processus biographique (comment je construis moi-même mon identité). Les espaces intermédiaires interrogent la manière dont l’individu négocie son identité dans sa dimension à la fois relationnelle et biographique.

Approche urbanistique

Les espaces intermédiaires ont été théorisés par les urbanistes. Ils correspondent, selon leur acception, à des espaces qui se situent dans un entre deux, entre espace privé et espace public, de l’espace intime à l’espace politique , permettant ainsi une renégociation des rapports entre individu et collectif. Dans notre définition, nous nous démarquons du caractère strictement géographique qui est faîte par les urbanistes. Il ne s’agit pas de cantonner les espaces intermédiaires à des lieux comme les cages d’escaliers ou les hall d’immeubles. Par contre, nous nous rapprochons de l’entrée qui consiste à interroger des espaces entre le privé et le public et plus encore entre l’individuel et le collectif.

Approche définitionnelle

Un espace intermédiaire correspond à un lieu, physique ou non, éphémère ou plus durable, favorisant le développement de l’autonomie, l’émancipation des cadres qui ont tendance à limiter l’individu dans sa capacité à imaginer et expérimenter d’autres voies que les sentiers qu’il emprunte. Partant des individus et de leurs parcours, ces espaces intermédiaires remettent au centre l’être humain et sa complexité. Ces espaces s’attachent à développer des initiatives socialement innovantes pour produire de la transformation sociale, sortir de l’addition des champs sociaux telle que les cadres institués nous les imposent pour aller dans le sens d’une plus grande transversalité des activités humaines.

Citations espaces intermédiaires

« En même temps l'espace public contient une diversité « d'espaces publics autonomes » (Habermas, 1992) où des résistances collectives au processus de précarisation salariale produisent des micro-organisations sociales qui naissent de l'agencement, voire la superposition de formes économiques marchandes et non marchandes. Nous les avons qualifiés d'espaces intermédiaires (Roulleau-Berger, 1991). » Roulleau-Berger (Laurence), « La production d'espaces intermédiaires », Hermès. Cognition, Communication, Politique, Economie solidaire et démocratie, n° 36, deuxième trimestre 2003, p147.

« Mais la lutte pour la reconnaissance peut aussi avoir lieu dans des espaces publics autonomes (Habermas, 1992) qui peuvent être définis comme des espaces de micro-mobilisation et de résistance collective et travaillent l'espace public de manière discrète et continue : les espaces intermédiaires (Roulleau-Berger, 1991, 1993, 1999, 2001).(…) Nous avons défini deux formes sociales d'espaces intermédiaires : - les espaces de création sociale qui rendent compte de formes de socialisations discrètes (Simmel, 1999) et occupent des interstices sociétaux à côté de formes plus institutionnelles qui constituent la société ; - les espaces de recomposition sociale qui naissent d'ajustements, d'arrangements, de transactions et de différends entre des formes institutionnelles et des formes non institutionnelles. » Roulleau-Berger (Laurence), « La production d'espaces intermédiaires », Hermès. Cognition, Communication, Politique, Economie solidaire et démocratie, n° 36, deuxième trimestre 2003, p151.

« La notion d’espaces intermédiaires, en tant qu’espaces d’articulation et d’intermédiation à différents titres (géographique, historique, typologique…) et à différentes échelles. Comment ce statut -provisoire ou durable- produit-il des propriétés particulières voire spécifiques d’organisation spatiale, le plus souvent à partir de processus généraux mieux connus ? » http://umr5600.univ-lyon3.fr/espaces_intermediaires1.html

« "Comprendre, c'est réinventer". Piaget Les groupes de paroles, Les groupes Balint, les groupes d'analyse de la pratique professionnelle constituent d'autres exemples d'espaces intermédiaires qui permettent d'inventer des lieux sécurisés où les participants peuvent explorer d'autres manières de faire et de vivre leur métier. Ils forment en effet des sortes de " sas " non-menaçants, lieux médiateurs de nidification et de leviers culturels, favorisant l'exploration de réponses plus fluides, plus flexibles et plus originales aux situations répétitives. (Bonicel, M.F. Formation des chefs d'établissement.) " Le seul apprentissage qui influence réellement le comportement d'un individu est celui qu'il découvre lui-même et s'approprie ". Carl Rogers » Marie-Françoise Bonicel, http://www.pedagopsy.eu/objet_intermediaire.htm

« Pour que de nouveaux rituels facilitent le passage vers une insertion dans la société, des politiques de création d’activités productives et d’emplois attractifs sont nécessaires. Dans notre champ d’initiative et pour contribuer à la réflexion sur les relations intergénérationnelles, sur la formation et l’insertion des jeunes, nous proposons de nommer « espaces culturels intermédiaires » ou « espaces d’expériences culturelles intermédiaires » (ECI) les espaces de passage nécessaires. Nous nous inscrivons dans une double filiation. Un fil passe par les recherches psychanalytiques et notamment par les travaux de D.W. Winnicott, W.R. Bion, B. Bettelheim, D. Anzieu, P. Castoriadis-Aulagnier 9, R. Kaës et J. Puget. Un fil passe par l’anthropologie, l’ethnologie et la sociologie. Il traverse notamment les travaux d’A. Van Gennep, de N. Belmont, d’E. Durkheim et de C. Lévi-Strauss 1. » http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article2776

"La crise des grands ensembles, et plus particulièrement la difficile gestion de leurs abords, semble avoir révélé le caractère problématique de l’organisation du rapport public/privé. Ce sont ainsi les espaces entre rue et logement qui motivent cette recherche, dans la mesure où ils mettent en scène et nous informent sur la façon dont la société envisage le rapport entre individu et collectif. C’est à partir d’un état des lieux raisonné, d’une lecture et d’une analyse de textes ayant trait de près ou de loin à ces espaces, que nous interrogeons ces lieux denses et complexes : ils relèvent du domaine de l’habitat, mais pas seulement ; ils participent du quotidien tout en y échappant ; ils rendent possible l’expression de la familiarité et de la solennité ; ils opèrent le passage entre l’intime, le domestique et le politique ; ils accueillent l’individu tout comme le collectif. La spécificité des espaces intermédiaires tient ainsi dans cette conjonction singulière qui permet de penser ensemble des sphères, des échelles et des logiques, spatiales et sociales, souvent et à priori séparées. S’intéresser aux espaces intermédiaires, c’est, en effet, poser la question du lien, non pas du "pourquoi le lien", mais bien plutôt du "comment se fait le lien". (…) Les espaces intermédiaires deviennent au fil des écrits, des articles, des rapports, des recherches, des programmes et projets d’architectes, les parties communes, les espaces collectifs, les espaces extérieurs, les espaces extérieurs collectifs, les espaces libres, les espaces libres collectifs, les espaces hors logement, les dégagements, les extérieurs du logement, les espaces verts, les espaces publics de proximité, les espaces semi-privés semi-publics, les espaces de transition, les articulations, les annexes du logement, l’interface ville-logement, les abords du logement, le sas, ou bien encore les prolongements du logis (on reconnaîtra ici le vocabulaire corbuséen)." http://resohab.univ-paris1.fr/jclh05/article.php3?id_article=30

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